
L’art prend
la parole.
Une rencontre avec les images, les mots et celles et ceux qui leur donnent vie.
Donner à l’art le temps d’une rencontre
Une image nous arrête. Un poème nous trouble. Une œuvre laisse parfois une question ouverte longtemps après que nous l’avons quittée. C’est à cette rencontre que HAYTIBOBO consacre ce numéro : prendre le temps de regarder, de lire et de découvrir celles et ceux qui donnent forme à notre imaginaire.
À l’honneur, Raynald Beaufort, dit Rayza, fait circuler sa création entre la fresque, la toile et le tatouage. Ses couleurs investissent les murs et ses figures portent des histoires du quotidien. Son hommage aux mères marchandes de la Caraïbe nous invite à reconnaître la dignité de ces femmes dont le travail soutient tant de vies. Son parcours rappelle aussi combien la création peut ouvrir un dialogue entre Haïti et les autres territoires caribéens.
Avec Posesyon, Wilson Simeon, EWA, nous entraîne dans une autre matière : celle de la langue, du désir et des présences spirituelles. Le créole y déploie ses images et sa force sonore. Nous vous invitons à lire ces vers à voix haute, à écouter leur rythme et à leur laisser toute leur résonance.
Ce numéro ouvre également une discussion. Dans sa tribune, Chancy Victorin interroge la compatibilité entre la pratique des beaux-arts et le métier de créateur de contenu. À quelles conditions la visibilité sert-elle une œuvre ? Comment présenter son travail tout en préservant sa liberté et le temps nécessaire à sa création ? Ces questions méritent des regards multiples et une conversation qui dépasse les réactions immédiates.
À travers cette newsletter, HAYTIBOBO souhaite offrir un espace où les œuvres rencontrent un public attentif, où les artistes peuvent être découverts dans la diversité de leurs pratiques, et où la réflexion accompagne le plaisir de voir.
Merci aux artistes, aux auteurs, à nos partenaires et à vous qui faites vivre cette rencontre. Que ces pages donnent envie de poursuivre la conversation, de découvrir une œuvre et de soutenir une démarche.
La rédaction de HAYTIBOBO
L’art haïtien contemporain, sans frontières.
![]() | Wilson |
Posesyon
Toujou koule, rete sèl lanmou
San anyen kannale, chaje bagay
Atrè w lave tout flègèdèk zagribay
Douvan baryè w mo m pete dife Ogou
Pwezi m poli bwa gayak manch wou w
Manche l domine m san kanpe
Zonbi ta monte m sekle jaden w
Wouze tout kwen anba je Avèlekete
Rantre file desann nan non Legba
Nan fyèl tè raboure l ak fòs Zaka
EWA!
WS/ 29.09.2026
Rayza
La couleur comme lien
Raynald Beaufort, connu sous le nom de Rayza, est un graffeur, plasticien et tatoueur haïtien qui fait de la rue et de la toile des espaces de récit, de rencontre et d’espoir. Passionné de dessin depuis l’enfance, il se forme à l’École Nationale des Arts (ENARTS), à Port-au-Prince. Encouragé par le graffeur Garry François, il réalise sa première fresque à Thomassin et transforme progressivement sa passion en pratique professionnelle.
Son univers associe les codes du graffiti à une sensibilité de plasticien. À travers des palettes vives, des dégradés d’orange et de rose et des figures ancrées dans le quotidien, il porte un regard lumineux sur Haïti et ses quartiers populaires. Sa démarche est guidée par une volonté de paix et de partage.
Rayza pratique également le tatouage, une autre facette de son travail de l’image et du dessin.
« partager de l’amour dans un monde piégé par la haine »
En février 2026, Rayza participe à la deuxième édition d’ArtMada Street, à Fort-de-France, en Martinique. Autour du thème « Lyannaj Karayib », il réalise une fresque monumentale dédiée aux mères marchandes de la Caraïbe. Cet hommage à leur courage et à leur rôle essentiel prolonge une œuvre tournée vers la mémoire, la dignité et les liens entre les peuples caribéens.

Hommage aux mères marchandes de la Caraïbe.






Pratiquer les beaux-arts et être créateur de contenu : deux métiers compatibles ?

Certains peintres et sculpteurs confient en coulisses que la surexposition de leurs œuvres sur Instagram et Pinterest ne multiplie pas forcément leurs ventes. Elle livre au contraire le travail à des gens sans connaissance du sujet, qui peuvent le dévaloriser par leurs commentaires. Soyons clairs d’emblée : il ne s’agit pas de discréditer Internet, mais de se demander si cet outil convient toujours à ceux qui pratiquent les beaux-arts.
Quelle que soit la façon de doper l’algorithme, une pièce estimée à 4 millions de dollars a peu de chances de trouver preneur auprès d’internautes en quête de bonnes affaires. Les beaux-arts sont une affaire de connaisseurs : contrairement à l’artisanat, synonyme d’accessibilité, ils tendent à l’élitisme. Aujourd’hui encore, le musée et la galerie connaissent les collectionneurs et les marchands, et la nouvelle d’une exposition circule par newsletter ou par e-mail avant d’atterrir dans un magazine spécialisé. L’hyperconnectivité obéit à une tout autre logique : une fois pris dans le moulin de la viralité, on ne publie plus rien sans vérifier le SEO. Difficile d’être authentique quand il faut plaire à tout le monde.
Un peintre a bien sûr le droit d’avoir un compte et de parler de son art. Le risque est que son aura d’artiste se dilue à force de montrer son savoir-faire, et qu’il s’expose autant au plagiat qu’au rejet des connaisseurs. Créer du contenu est un métier à part entière, qui suppose d’être « hype » à tout va, alors que la sculpture n’en a pas besoin. De la visibilité, un peu, mais pas en abondance. Même le pseudonyme, qui protège parfois l’artiste, brouille sa lecture : le public peine à identifier l’auteur et à le suivre dans la durée.
Les influenceurs ont une force indéniable : la religion et la politique s’en servent. Mais ils sont taillés pour l’adhésion immédiate, quand une œuvre a besoin de rareté et de solennité pour garder sa cote. Un influenceur peut faire connaître un artiste, rarement préserver la valeur de son travail.
Art Basel Miami semble pourtant contredire cette thèse. Le choix de cette ville « bling-bling » était une stratégie pour écouler l’art contemporain auprès d’une new money ambitieuse, moins exigeante que les vieilles fortunes, réticentes aux mutations actuelles ; sans Instagram, le buzz n’aurait pas eu cette ampleur. Mais cela suppose de grands moyens, que les artistes émergents n’ont pas, et tout le monde n’expose pas à Art Basel. Mieux vaut donc conseiller la retenue à ceux qui n’ont pas encore décroché la grande reconnaissance, sans pour autant la leur interdire.
Cindy Gazenor

Cette œuvre est née d’une conversation avec un ami qui voulait lancer un magazine sur l’identité culturelle afro-latine et caribéenne.
Et si l’on retournait à l’essentiel, à notre origine en tant que peuple ? Et si l’on remontait le temps pour se réapproprier les pratiques de nos ancêtres ?
Aujourd’hui, cette question revient encore sur la table, avec tous les maux qui rongent notre société. Et si le problème venait d’un manque d’identité ? Qui suis-je ? Qui es-tu ? Qui sommes-nous en tant qu’Haïtiens ? Qu’est-ce qui nous différencie des autres peuples ?


L’art avance ensemble.
HAYTIBOBO remercie Pikimen, La Crêtonne Hôtel, Idgie’s et D&H Luxury pour leur soutien.


